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Ne comptons que sur nous

Communiqué de PEPS Culture

vendredi 8 mai 2020, par Yves Frémion

Paris, le 7 mai 2020
Pressé de tous côtés, croulant sous les pétitions, le Président Macron a enfin parlé de culture. On pourrait résumer son intervention par une phrase qu’il a répétée : « J’attends beaucoup de vous ». Le problème était que c’est l’inverse qui était attendu.

De lui, en effet, on n’a pas obtenu grand-chose. Seuls les intermittents ont enfin vu leur « année blanche » acceptée, l’obligation de prouver qu’ils avaient travaillé 507 heures étant annulée, jusqu’à août 2021. Il faut dire que l’appel de grandes personnalités du spectacle, juste avant, avait rendu la mesure incontournable
Artistes, pour gagner, faites-vous défendre par vos camarades people et bankable ! Sinon, rien ! En effet l’appel, fort égoïste, de ces personnalités ne parlait que du monde du spectacle, pas du reste de la culture, ni même des autres artistes. Aussi, Macron ne s’est pas fatigué à évoquer les autres.

Pour les artistes-auteurs (écrivains, illustrateurs, bédéastes, plasticiens), rien de plus que ce qui était annoncé, dont l’inapplicabilité et les failles étaient dénoncées de toutes parts. Une usine à gaz qui exclut les plus en danger, mais ne manque pas d’aider ceux qui n’en avaient pas besoin, les entreprises surtout. Un exemple : les artistes-auteurs retraités en sont exclus, alors qu’aucun retraité actuel n’en a bénéficié sa carrière entière puisque c’est de création récente ; les jeunes auteurs aussi car pas assez professionnels. Quant aux associations, fer de lance des petites initiatives culturelles qui en sont le cœur, ce ne sont pas des « entreprises », donc rien de prévu.

L’État indemnisera les tournages interrompus et autorisera (au cas par cas) leur reprise en juin. Il y aura plus de commandes publiques. Les petites initiatives de peu de public seront réautorisées (au cas par cas), pas les festivals. Macron veut enfin faire cracher les assureurs, toujours prêts à ne jamais lâcher un kopeck. Comment va-t-il les contraindre ?

Pour l’accès à l’art et à la culture, le Président « compte sur nous ». Donc, pas sur lui.
Il fait appel à l’imagination, aux idées nouvelles, pour sortir de la crise. Là encore il compte sur nous. Il veut aussi « faire remonter les idées » jusqu’à lui. C’est déjà l’aveu qu’il n’en a aucune. On l’avait compris. Mais voilà des semaines qu’on l’abreuvait de propositions ! En a-t-il tenu compte ?

Non, aucun écho dans son discours. Normal : ces propositions ne venaient pas des people bankable...

« Et courage ! » a-t-il conclu, pour une fois sincère. En effet, sans nous prendre en charge nous-mêmes, on ne voit guère ce que cela va lui coûter. Les aides prévues sont toutes principalement financées par d’autres que l’État : régions, communes, sociétés d’auteurs (on aide les auteurs avec leur propre pognon), assureurs, Europe

– il a oublié le mécénat, arnaque habituelle de toutes les politiques culturelles.Il semble que les acteurs de la culture, domaine qui rapporte sept fois plus au PNB du pays que l’automobile, si chère à nos dirigeants, méritaient mieux.

Pendant ce temps, en effet, le navire coule. Le bilan sera à faire des lieux qui ferment déjà, des productions ruinées, des projets torpillés, des reports de publications, de spectacles, qui plus tard, délai passé, n’auront plus d’aide, des carrières saccagées, des suicides, des dépressions et des élans brisés.

Pendant ce temps, tout accélère le désastre : la Poste, délibérément, a renoncé à sa mission de service public du courrier, fermant deux bureaux sur trois, réduisant de moitié les jours de distribution, tuant ainsi les envois de livres, de revues, de DVD, l’acheminement de la presse d’information. Au même moment, tandis que les kiosques à journaux ferment, la principale entreprise privée chargée de leur distribution (à qui Sarkozy l’avait confiée en torpillant les NMPP) est en faillite après des années de gestion lamentable. Il ne restera bientôt plus que la presse des multinationales pour nous apporter la bonne parole.

Pendant ce temps, la spoliation du travail des artistes, auteurs comme interprètes, est en plein boum. L’erreur des libraires d’avoir refusé de rester ouverts a boosté leur principal ennemi, Amazon, qui truste les ventes de livres. Canal+ et Orange pillent les catalogues de films sans les avoir achetés, dans l’indifférence du CSA, d’autres programment des captations théâtrales dont là non plus ous les droits ne sont pas versés. La gratuité de l’utilisation des œuvres est devenue une telle plaie que l’OMPI elle-même a alerté sur ses dangers. Jamais autant d’œuvres n’ont été pillées sur le Net, pas seulement par les multinationales, au point que rémunérer les créateurs est désormais devenu incongru. Dans cette période où tout est annulé ou repoussé, ce qui était simple piratage des travailleurs les plus précaires par de petits malins devient criminel. Car il va y avoir des morts, il y en a déjà. Des cinéastes, des musiciens, des comédiens, des écrivains, des bédéastes, des illustrateurs, des plasticiens, des conteurs, des photographes qui ne peuvent plus créer et qui arrêtent, c’est une dévastation de même ampleur que la crise écologique. Or, cette dévastation culturelle a déjà commencé, chaque jour la liste des victimes s’allonge.

Même si les organisations professionnelles font ce qu’elles peuvent (sociétés d’auteurs notamment), les dégâts se font déjà sentir. Obliger les artistes-auteurs à tendre la sébile est immonde.

Ces professionnels ont des droits, comme tout citoyen. La collectivité doit les aider à les défendre, et y suppléer quand le système défaille. Même si les créateurs se défendent et font preuve d’une rare générosité : chants au pied des immeubles, projection de films sur les façades (bravo les occupants de La Clef), petits spectacles devant un public réduit, nouvelles, contes et poèmes offerts sur le Net, expos virtuelles et autres. Les artistes donnent beaucoup, on leur rend peu.

Pendant le confinement, bien des Françaises et des Français ont (re)découvert les livres, les films, la musique, les images. Ils sont donc aptes à comprendre ce que sera, si l’on y veille, un monde où il n’y aura plus personne pour les fabriquer. Car derrière chaque œuvre, il y a des gens qui travaillent, des heures, des jours, des mois, des années, pour un salaire de misère. Qui justement, vient de disparaître.

Yves Frémion
co-Président du SELF (Syndicat des Écrivains de Langue Française)*
Membre du Comité Confédéral de Coordination de PEPS
Animateur de PEPS Culture

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